Je voulais raconter ce que j’ai découvert lors de mon séjour à Villamontes mais le
temps s’envole et l’actualité politique se fait bien plus pressante !
Après une grosse incertitude, les élections présidentielles vont finalement avoir lieu ce dimanche. La campagne s’est terminée hier dans des défilés sonores de tous les partis
en lice. Le pays retient son souffle jusqu’à lundi… chacun sent que ces élections sont absolument déterminantes pour l’avenir du pays.
J’ai envie voulu vous faire partager les acteurs les enjeux de ces élections…
J’en ai rêvé Mike l’a fait ! : ) Un copain qui fait son stage à la Paz est plongé dans la vie politique tourbillonnante
du pays à travers l’assoc’ dans laquelle il bosse. Il m’a envoyé un bon article pour comprendre un peu ce qui se passe en Bolivie.. je l’ai copié plus bas. Je vous laisse à sa prose… Bonne
lecture !
Les élections.
Avant de présenter les enjeux, les
candidats et les espoirs de ces élections de septembre, il convient de revenir sur l’histoire politique récente de la Bolivie.
Victor Paz, du MNR (Mouvement National Populaire), déclare en 1952 une nouvelle constitution
pour la Bolivie où tous les hommes et femmes du pays majeurs peuvent voter. Est abolie la condition de savoir lire et
écrire.
Son gouvernement met en place une nationalisation des mines et de diverses ressources naturelles ainsi qu ‘une réforme agraire qui fera date.
Son pouvoir se base sur une forte collaboration avec l’armée.
Dans les années 70, le général Banzer inaugure une longue période de
dictature.
En une autre dictature, celle Garcia Mesa, de 1980 à 1981, en grande collaboration avec les
narcotrafiquants, se démarque par la violence de ses actions. De nombreux membres d’IntiWatana, à l’époque étudiants, se sont battus contre ce régime policier. Lors des espaces de discussions
organisés tous les lundis soirs au siège de l’association, nous revenons sur les événements tragiques de ces sombres années au cours desquelles tous les boliviens ont perdu un membre de sa
famille, un ami proche ou un camarade de lutte. Ces moments de discussion sont extrêmement durs, les voix se font graves, les yeux se gonflent, les levres se
pincent.
C’est en 1982, que la Bolivie fête le
retour de la démocratie.
Les élections [de ce dimanche 18decembre] ont failli ne pas avoir lieu.
La remise en cause des élections au mois
de septembre fait suite au recensement de 2001 qui établissait une forte augmentation des régions de Chobabamba et Santa-Cruz, à l’est du pays. Ces deux régions ont bénéficié d’un exil massif ces
dernières années du fait de la découverte de gisement de gaz dans leur sous-sol. Santa-Cruz, principalement, exige à juste titre plus de représentants au Parlement.
Le Tribunal Constitutionnel leur a donné
raison au mois de septembre, en supprimant des sièges à La Paz , Oruro et Potosi et ce, en pleine campagne electorale !
Cet évenement cristallise l’affrontement
ouvert entre occident et orient, entre collas et cambas, entre indigènes et descendants d’européens, entre l’altiplano froid et anciennement minier et la jungle chaude et riche en gaz et
petrole, entre La Paz et Santa-Cruz.
Un parti independantiste de Santa-Cruz
vient de rédiger une constitution pour leur région, créant une brêche énorme dans l’unité du pays.
Lors de mon dernier séjour à Potosi, un
ami bolivien me disait que sa région, si Santa-Cruz se déclarait autonome, rejoindrait le Chili, Tarija, au sud du pays se rallierait à l’Orient, tandis que La Paz et Oruro, au nord, et au
nord-ouest de la Bolivie continueraient de former ce qu’on appelle la Bolivie.
D’autre part, un mail tourne actuellement
sur internet pour dénoncer l’encerclement de la Bolivie par des forces militaires. Il y aurait plus de 35 000 soldats positionnés autour des frontières chiliennes, argentines et Paraguay qui
abrite notamment une base état-unienne à 200km de la Bolivie.
Voilà les bruits qui courent.
Le dernier coup en
date, est le repoussement de la date des élections ; elles auront lieu le 18 décembre prochain alors que la date initiale était le 4 décembre.
Il y a plusieurs
réactions.
Tout d’abord, un consensus s’est formé
pour attribuer les 6 sieges à l’Orient mais l’Occident exigeait que ce n’est pas lieu avant 2010 car on ne change pas les règles en cours du jeu. Finalement,
l’Orient a obtenu gain de cause.
S’il est constitutionnel de modifier la
repartition des sieges, il n’est nullement constitutionnel d’élire les préfets au suffrage universel, et c’est pourtant ce qui va se passer fin décembre (si ca a lieu). Cette élection des préfets
est une exigence de Santa-Cruz ; le bordel !
Enfin il ya une reaction de dépis, de
se dire que pour la premiere fois, un candidat d’origine indigène, Evo Morales, a la possibilité de devenir président, les forces conservatrices et neo-libérales du pays foutent la merde dans les
derniers mois d’une campagne électorale ressentie comme le dernier espoir pour l’unité du pays et pour la revanche d’un peuple à 70 % Aymara ou Quechua. Ce pays a pourtant toujours été gouverné
par des élites blanches, souvent pro ou proches des EE UU.
En effet, comment se fait-il que les
conclusions du recensement de 2001 ne soient appliquées que maintenant ? Pourquoi avoir attendu tant de temps ?
Les partis
politiques.
Huit partis s’affrontent pour ces
élections présidentielles. Quatre de gauche, quatre de droite.
A gauche, les deux grandes forces sont le
MIP, le Mouvement Indigène Pachakuti, qui prône un retour à un fonctionnement traditionnel andin, et le MAS.
Le Mouvement Socialiste dirigé par le
leader Evo Morales est en tête des intentions de vote avec 35 à 38 % d’opinions favorables, indication sans grande fiabilité dans ce pays à 40% rural.
Ancien chef du syndicat des cocaleros, Evo
Morales est présenté par ses opposants et par les media étrangers comme un narcotrafiquant. Cette image qui est donnée à Evo ne doit pas être étrangère à la qualification de la Bolivie, comme le
Vénézuela et Cuba sur le continent américain, de « membre de l’Axe du Mal » par la Maison Blanche. Le MAS propose une nationalisation des
ressources naturelles et notamment celle du gaz. Le programme du parti se propose d’orienter plus le commerce et les échanges avec les pays andins plutôt que de se tourner exclusivement vers les
Etats-Unis, actuellement premier partenaire commercial de la Bolivie.
A droite, deux partis se
déchirent.
Le Podemos, dirigé par Jorge
« TUTO » Quiroga, est né des décombres du ADN, le parti du dictateur Banzer, réélu en 1997 et mort à la tête de l’Etat en 2001. Son décès a conduit le Vice Président, Tuto, au pouvoir
pendant un an. Pour Coco, le coordinateur général d’Intiwatana, les élites du Podemos sont profondément fascites, elles ont gardé l’idéologie des années 70. Le Podemos se propose de nationaliser
les ressources naturelles tout en gardant des liens forts avec l’oncle Sam. Le Podemos recueillerait 25 à 30 % des voix.
L’Union Nacional (UN), dirigé par le
milliardaire Samuel Doria Medina, se présente comme la voie médiane, l’alternative entre le socialisme et le conservatisme de Tuto. Pourtant son programme recoupe les précédents :
nationalisation et ouverture sur l’extérieur. L’originalité de son programme tient au fait que les régions bénéficieraient d’une large autonomie. 10 à 20 % des sondés se déclarent en faveur du
programme de Sam dont le slogan est « Samuel da la cara a Bolivia », littéralement, Samuel donne le visage pour la Bolivie.
Les deux partis de droite tentent de
s’acheter une image proche du peuple, une image de défenseur des intérêts de la Bolivie , une image de catalyseur pour dynamiser le pays. Pourtant, Doria Medina n’est-il pas le représentant de
Burger King, entreprise nord américaine, en Bolivie ? Tuto n’a-t-il pas été cadre dirigeant pour IBM ? Malgré tous leurs efforts pour
apparaître comme les protecteurs de la Bolivie face aux Etats-Unis, pays profondément source de méfiance chez les Boliviens, les deux candidat se sont-ils pas déjà suffisamment impliqués avec les
Yankees pour réellement apporter une alternative tant espérée sur l’Altiplano ?
S’il y a un consensus pour taper sur le
MNR qui a toujours fait partie du paysage politique depuis 50 ans, l’on assiste à une « guerra sucia » entre les grands partis. Le MAS refuse de débattre avec le Podemos qui a qualifié
Evo de narcotrafiquant et qui a diffusé une publicité mensongère contre le MAS. L’UN se moque des origines du Podemos, parti bis du général Banzer.
L’autre consensus tourne autour de la
nationalisation des ressources naturelles. Avant la privatisation, notamment de celle du gaz, la Bolivie tirait 250 millions de dollars de rentrée d’argent. Le montant est tombé à 40 après la
vague de libéralisation qu’a choisi, subi ( ?) la Bolivie.
Tous les partis politiques ont fait le
constat de l’échec du libéralisme à l’extrême en Bolivie alors que ce système fonctionne plus ou moins au Chili. Tous les candidats proposent un retour de l’Etat, la différence entre les partis
dépend du poids futur de l’intervention publique.
La plupart des personnes que je fréquente
est en faveur du MAS. Ces personnes redoutent qu’Evo n’obtienne pas 51 % des voix dès le premier tour et qu’il soit obligé d’accepter l’appui des députés de l’UN pour devenir président. En effet,
le premier tour est un suffrage populaire tandis que le second se joue au Parlement. Si cette possibilité se réalise, Evo sera en position de faiblesse pour engager ses réformes ; le risque
d’une déception est grand.
D’un point de vue plus personnel, je suis
heureux de vivre une élection d’aussi prêt. La ville de la Paz est en pleine effervescence, tous les poteaux se recouverts d’affiches, les murs se transforment en espace d’expression, les
endroits stratégiques de chaque quartier sont mobilisés pour accueillir les rassemblements des partis, la Plaza del Estudiante par exemple est parfois partagée en deux, entre la musique du
Podemos et les affiches du Mas.
Dans la capitale, j’assiste à la guerre
entre les grands partis, je participe aux débats, je tente d’en organiser, j’épaule mon association dans sa production de « Guide de transparence », je lis la presse, je discute avec
les boliviens, je rencontre les candidats…
A force d’approfondir le sujet, je
découvre l’ignorance des boliviens sur certains points stratégiques, leur courte mémoire, leur facilité à se faire acheter. Lors de son passage à la tête de l’Etat, Tuto a durement réprimé des
manifestations de syndicalistes. Des personnes sont toujours perdues de vue, plus d’une trentaine est morte pour avoir défilé pacifiquement. D’autre part, beaucoup de boliviens condamnent la
dictature de Banzer et son retour au pouvoir à la fin des années 90 mais ne prennent pas en compte que son Vice Président est l’actuel candidat du Podemos. Enfin, lors d’un de mes déplacements
dans la compagne pour animer un séminaire sur la démocratie participative, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec Tuto. J’étais sidéré devant la débauche de moyens, c’est-à-dire de casquettes,
t-shirts, drapeaux, que ce gringo distribuait pour acheter le vote des paysans qui sont loin de partager le rêve de Tuto de gravir l’Everest.
Pour conclure, malgré mon détachement en
tant qu’étranger par rapport à cette campagne, je ne peux pas m’empêcher de me placer vis-à-vis de cette élection. Je penche donc vers le Mas, parti profondément proche des paysans et des classes
moyennes des villes. Je souhaite voir gagner Evo qui donnerait à la Bolivie une représentation à l’image de sa population. Pourtant, des critiques et des bémols ne peuvent être passées sous
silence. Malgré ses origines indigènes, le Président péruvien, Toledo, est loin d’être apprécié par son peuple. Enfin le MAS est une agrégation de syndicats, de fédérations, d’associations
diverses, bref de groupes d’intérêt variés qui vont tous tirer la couverture en leurs faveurs. Le MAS n’a d’autre part aucune ou très peu d’expérience en matière de gestion du pouvoir à la tête
d’un Etat.
Après les moments douloureux des années
90, le retour du dictateur Banzer, et l’ultralibéralisme de Goni, la Bolivie se trouve à un moment crucial de son histoire : à travers l’homme qu’elle choisira dimanche, elle se dotera d’un
fonctionnement qui ira soit dans la continuation des expériences du passé soit vers un changement de cap qui se propose de développer des alternatives au système
mondialisé.
Mickael Bodergat
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